JÓZEFA JOTEYKO
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Elle est née il y a 160 ans. Elle est oubliée… Et pourtant, aux côtés de Maria Skłodowska-Curie, Józefa Joteyko fut sans conteste la scientifique polonaise la plus connue et respectée du tournant des XIXe et XXe siècles. Ses travaux scientifiques, articles, conférences, opinions, points de vue et thèses furent publiés et cités dans des revues européennes spécialisées en psychologie, psychiatrie, neurophysiologie, pédagogie et pédologie. Elle a laissé derrière elle un héritage qui s'étend sur 260 publications en français et en polonais. |
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Józefa Franciszka Joteyko est née le 29 janvier 1866 à Poczujki près de Kiev - alors dans l’Empire russe - dans une riche famille de propriétaires terriens. En 1873, la famille [les parents et leurs trois enfants : Zofia (née en 1868), qui ultérieurement publiera de nombreux ouvrages scientifiques, Tadeusz (né en 1872), qui plus tard deviendra un compositeur renommé et Józefa] va s’installer à Varsovie où Józefa va recevoir à domicile, puis à des cours privés sous la direction des plus éminents universitaires polonais de son temps, les bases de son éducation car à cette époque la Pologne est sous administration russe et les cours se donnent dans cette langue, ce qui heurte la sensibilité familiale. |
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Au terme de sa formation secondaire, après avoir obtenu son baccalauréat en 1884, elle parvient à convaincre ses parents de la laisser poursuivre des études supérieures. C’est vrai que les Russes avait fondé l’Université impériale de Varsovie en 1869, mais là aussi, voulant russifier la Pologne, le russe est la langue d’enseignement. L'accès y est par ailleurs strictement contingenté. De plus, à l’époque, les universités sont interdites aux femmes. Il lui faudra donc partir à l’étranger. Comme elle parle couramment le français, direction la Suisse, où elle va retrouver un oncle maternel, Zygmunt Miłkowski, l'un des écrivains polonais les plus prolifiques, chez qui elle aura l’occasion de rencontrer des personnes distinguées rêvant d’une Pologne indépendante. À l’Université de Genève, elle va étudier les sciences naturelles de 1886 à 1888 et obtenir une licence ès sciences. Durant ce séjour suisse, la jeune Józefa prend son autonomie et assume un changement d’apparence et de mode de vie : vêtements sobres et cheveux coupés court, elle porte des binocles et fume sans se cacher, ce qui détonne à cette époque pour une jeune fille issue de la bonne société. |
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Thèse de doctorat |
Après un court passage par Varsovie pour rendre visite à son père malade, Józefa entreprend des études de médecine à Bruxelles, puis les poursuit à Paris, où elle va soutenir en 1896 sa thèse de doctorat, intitulée “La fatigue et la respiration élémentaire du muscle”. Elle exercera la médecine à Paris pendant deux ans, avant de se consacrer à la recherche fondamentale. Elle va s'intéresser particulièrement à la neurologie et à la psychiatrie et va perfectionner ses compétences auprès des plus grands maîtres de l'époque, tels Jean-Martin Charcot ou Fulgence Raymond. Finalement, elle décide de se spécialiser en neurophysiologie. En 1898, elle part s'installer à Bruxelles. À cette époque, de nombreux étudiants issus des pays de l’Est viennent dans la capitale belge suivre une formation universitaire qui reste inaccessible chez eux en raison de discriminations liées au sexe et à la religion. Józefa devient chercheuse au laboratoire de psychologie de l'Université de Bruxelles et commence à enseigner la psychologie expérimentale. Elle s'occupe notamment de physiologie du travail. Cette même année, elle devient assistante à l'Institut de physiologie Solvay, puis, en 1902, physiologiste au laboratoire d'énergie Solvay et enfin, en 1903, elle accède à la direction des travaux de psychologie au laboratoire de psychophysiologie de l'Université. C‘est la première fois dans l’histoire des sciences qu’une femme accède à ce genre de responsabilité dans le monde académique international. |
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En parallèle, elle participe aux travaux de l’Institut Solvay dans le laboratoire d’énergétique et à l’Institut de Sociologie. Elle y développe une recherche sur la fatigue et l’énergie physique et mentale dont le but est de contribuer à optimiser la productivité dans l’industrie et dans la société sur des bases qui se veulent scientifiques. Dans les années 1906-1914, elle est chargée de cours en psychologie pédagogique au séminaire des enseignants de Mons et de Charleroi. Józefa travaille avec acharnement : elle publie études et articles scientifiques en grand nombre. Elle signe I. Ioteyko afin que son nom soit prononcé à la polonaise. En 1908, elle fonde le trimestriel scientifique “Revue Psychologique”. En 1909, elle sera la seule femme admise au comité d'organisation du sixième Congrès international de psychologie physiologique qui se tient à Genève. Lors du Congrès international d'hygiène qui se tient au palais du Trocadéro à Paris en août 1908, elle présentera une conférence approfondie sur le végétarisme. |
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En 1911, Józefa organise le 1er Congrès international de pédologie (science traitant du développement physique et mental des enfants et des adolescents) à Bruxelles et l'année suivante, la Faculté internationale de pédologie, dont elle devient la directrice. Grâce à son dynamisme et à son réseau de relations, Józefa Joteyko parvient à attirer à la fois les subsides de financement de généreux mécènes et les experts en psychologie qui viennent à Bruxelles dispenser leurs enseignements ou qui acceptent de recevoir dans leurs institutions respectives les étudiants qu’elle leur envoie. Il n’en reste pas moins que cette initiative privée demeure en lisière du monde académique institué. Sans oublier qu’elle compte aussi pas mal de détracteurs dans ce monde académique masculin qui voient d’un mauvais œil le dynamisme de cette femme, étrangère, matérialiste, hors norme, venant les bousculer dans leur domaine de compétence… Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, Józefa se retrouve dans une position précaire et délicate. Elle va alors quitter Bruxelles occupée par les Allemands et s'installer à Paris, où elle poursuivra ses travaux de recherche et sa carrière d'éditrice. |
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En 1916, elle est nommée à une chaire du prestigieux Collège de France, chaire qui a été créée spécifiquement pour les professeurs étrangers de renom. Le 24 janvier, le Tout-Paris intellectuel se presse à la conférence (“La fatigue dans la fonction motrice”) donnée par la première femme (avant même Marie Curie-Skłodowska) dans l'enceinte de cette université historique, dans le bâtiment où Adam Mickiewicz avait enseigné soixante-dix ans auparavant. Cet honneur, rétrospectivement, apparaît comme le couronnement d’une vie entièrement consacrée à la recherche et à l’enseignement. Entre 1917 et 1918, elle donnera aussi une série de conférences à la Sorbonne et à l'Université de Lyon. |
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En 1918, elle fonde à Paris la “Ligue pédagogique polonaise” afin de collecter du matériel dans le domaine de l'organisation scolaire, des méthodes d'enseignement et d'éducation basées sur les réalisations de la psychologie et de la pédagogie modernes. Les accords de paix signés à Versailles en juin 1919 voient la Pologne renaître de ses cendres en retrouvant l’indépendance de son territoire. Durant l'automne, Józefa revient dans sa patrie afin d’apporter sa contribution à son redéploiement. Elle est convaincue d’être nommée à la chaire de psychologie expérimentale à l'Université de Varsovie. Douloureuse déception. Elle sera refusée. La place sera prise par quelqu'un de moins distingué, mais du bon sexe. Le recteur a fait la sourde oreille aux voix de protestation venant des universités européennes. Elle occupera donc la chaire de psychologie pédagogique à l'Institut pédagogique d'État de Varsovie où elle enseignera jusqu'en 1925, c'est-à-dire jusqu'à la fermeture de l'Institut. |
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Elle fonde le premier périodique psychologique polonais “Polskie Archiwum Psychologii” à Varsovie. En 1922, elle devient vice-présidente de la Commission pédagogique du ministère des Cultes et de l'Instruction publique. En 1927, elle devient membre de la commission d'avis auprès du président du Comité économique des ministres et, à partir de 1928, membre du Conseil de protection du travail auprès du ministère du Travail et de la Protection sociale. En 1926, elle obtient son habilitation de maîtresse de conférences de psychologie à la faculté de médecine de l'Université de Varsovie. À cette époque, elle enseigne également à l'Institut national de pédagogie spéciale, formant des enseignants dans des écoles pour enfants sourds, aveugles et handicapés mentaux. C’est là que le 3 novembre 1927, elle va donner sa dernière conférence. Malade, Józefa Jodeyko décède le 24 avril 1928 à Varsovie, à l’âge de 62 ans. Elle sera inhumée au cimetière de Powązki. Parmi les gerbes qui lui rendent hommage, il y a une couronne de roses rouges, avec une inscription sur le ruban : “Au professeur Józefa Joteyko - Maréchal Józef Piłsudski”. |
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Présidente de la Société Belge de Neurologie, lauréate à plusieurs reprises de l'Académie des sciences de Paris, Józefa Joteyko fut une scientifique de renommée internationale, une grande patriote et militante sociale, une organisatrice et, surtout, une éducatrice d'éducateurs, une personne au savoir et au travail extraordinaires, une personne au grand cœur et à la gentillesse extraordinaire. Son approche interdisciplinaire, combinant la science avec la pratique sociale et son engagement en faveur de la construction d'un système éducatif moderne, font d'elle l'une des figures les plus importantes du mouvement européen de la “nouvelle éducation” |










