LUDWIK HIRSZFELD

13/04/2026

Étudiant à Berlin

Ludwik Hirszfeld est né le 5 août 1884 à Varsovie (alors dans l’Empire russe), dans une famille juive assimilée. Ses parents vont l’élever dans l’esprit du patriotisme. Sa personnalité sera également fortement influencée par son oncle paternel, Bolesław Hirszfeld „Boś”, chimiste et l'un des fondateurs du Trésor National à Varsovie, de La Ligue Polonaise et de l’Association de la jeunesse polonaise „Zet”, des organisations indépendantistes clandestines. Durant ses études au lycée de Łódź, Ludwik apprend secrètement l'histoire de la Pologne et lit des livres interdits par les autorités russes. Il écrit aussi des poèmes. Lors de cours de danse, il rencontre sa future épouse, Hanna Kasman, qui deviendra dès lors sa meilleure collaboratrice. Mécontent de la situation qui règne alors dans cette partie de Pologne occupée par la Russie tsariste, il part rejoindre Hanna en 1902 pour étudier la médecine à Würzburg, dans le royaume de Bavière, puis en 1904 à Berlin. En 1907, il obtient son doctorat en médecine avec la distinction suprême eximia cum laude. Sa thèse en allemand sur l'agglutination du sang [Untersuchungen über die Hämagglutination und ihre physikalischen Grundlagen/Recherche sur l'hémagglutination et sa base physique] sera le premier pas vers ce qui deviendra sa spécialité. Entre-temps, en octobre 1905 il s’était marié civilement avec Hanna, alors également étudiante en médecine à Berlin. Dès lors, ils vont devenir un couple inséparable. Les études de médecine coûtaient cher et Ludwik n'aurait probablement pas pu les financer sans le soutien de sa femme qui venait d'une riche famille de juifs orthodoxes de Łódź.
À partir de 1907 et durant quatre ans, Hirszfeld occupera ensuite le poste d’assistant dans le service de parasitologie, puis de sérologie de l’Institut de recherche sur le cancer à Heidelberg, dans le grand-duché de Bade, sous la direction d’Emil von Dungern. Tous deux réaliseront en commun leur premier travail sur les groupes sanguins chez l’animal et chez l’homme, qui aboutit à l'élucidation des principes de transmission de ces groupes sanguins. Hirszfeld joue un rôle plus important dans la recherche, c'est pourquoi on lui attribue le mérite d'être l'auteur de ces résultats. Le Polonais introduit la nomenclature des groupes sanguins en A, B, AB, O [ce dernier provient de l'allemand ohne (« sans »), c'est-à-dire sans agglutinogène] - officiellement en vigueur dans le monde depuis 1928. Cette découverte évite les transfusions accidentelles et permet d'établir la paternité.

Fin 1911, Hirszfeld va accepter un poste d’assistant auprès du médecin suisse William Silberschmidt à l’Institut d’hygiène de Zürich. En 1914 il obtiendra le titre universitaire de privat-docent qui l’autorisera à donner des conférences à l’université par le privilège de venia legendi - qui signifie en latin “permission de donner un cours”. Sa première conférence, il l’a donnera de tête, malgré le trac, son épouse - également médecin, assistante à la Clinique des enfants de Zürich dirigée par le pédiatre suisse Emil Feer - le menaçant de divorce si elle le voyait lire un seul mot sur ses notes ! Ses conférences universitaires seront basées sur son travail sur l'anaphylaxie (qu’on peut définir comme une réaction allergique grave pouvant engager le pronostic vital) et sur les relations des anaphylatoxines (produits pouvant provoquer ou amplifier les inflammations) avec la coagulation. Il adorera donner des cours aux étudiants. À qui il aimait répéter : « Celui qui veut mettre le feu aux autres doit se brûler lui-même ».

Privat-docent en Suisse



En août 1914, après le déclenchement de la guerre, Ludwik Hirszfeld - la Pologne étant toujours rayée de la carte de l’Europe - ignore l’appel du tsar à tous ses ressortissants aptes au service à rejoindre l’armée russe. Il aurait pu continuer à profiter de la neutralité de la Suisse, mais ayant appris qu’une épidémie de typhus caractérisée par une mortalité extrêmement haute, proche de 60 %, sévissait au sein de l’armée serbe, il part en février 1915 pour la Serbie pour s’y engager comme médecin militaire. Son épouse - qui formait alors les infirmières - va le rejoindre, malgré son interdiction, quelques mois plus tard. Ce qu'il a vu l'a horrifié : “Il suffit de dire que sur une population de quatre millions d'habitants, un million est tombé malade. Il y a eu des cas où des personnes inconscientes ont été placées par erreur sur des tas de cadavres”, écrit-il. Tous deux se trouveront face à des milliers de malheureux couverts de poux, affamés et souvent couchés à même le sol ! Sur des bûchers, brûlent des cadavres qu’on n’a pas le temps d’enterrer… Plusieurs centaines de milliers de civils, de soldats serbes et de prisonniers de guerre autrichiens seront touchés par cette épidémie. Des centaines de médecins et d'infirmières vont succomber aux atteintes du typhus. Ludwik va alors ordonner en priorité la lutte contre la pédiculose, la désinfection au moyen de soufre et créer le laboratoire bactériologique central de l’armée. Il va y découvrir des bacilles typhiques (nommés Salmonella hirschfeldii en son honneur), puis fabriquer un vaccin qui va endiguer l’épidémie de typhus dans la région de Valjevo où la situation était particulièrement grave… En remerciement pour ce service, il reçut l'Ordre de Saint-Sava des mains du roi Pierre Ier de Serbie. Lorsque les troupes austro-hongroises entrèrent en Serbie, le couple Hirszfeld fut évacué avec l'armée en retraite, d'abord en Albanie, puis à Corfou et, finalement, en Suisse via l'Italie.

À la clinique de Thessalonique

Tous deux ne resteront cependant pas longtemps à Zürich, mais vont rapidement repartir pour les Balkans, cette fois-ci en tant que médecins au sein des « Armées Alliées d'Orient » basées à Thessalonique, en Grèce. Ludwik dirigea la clinique locale des maladies infectieuses et forma des médecins et du personnel médical. Le couple profita de la diversité des nationalités représentées parmi les patients de l'hôpital pour mener des recherches sur les groupes sanguins. De Thessalonique, ils reviennent à Zürich, où ils vont mener des recherches à la clinique pédiatrique et au département d’hygiène de l’université locale. En 1919, ils vont publier les résultats de leurs études pionnières sur les groupes sanguins dans The Lancet (Le bistouri), la prestigieuse revue médicale britannique. Ce fut le premier article à démontrer que la fréquence des groupes sanguins varie d'une population à l'autre. Leurs travaux contribuèrent à jeter les bases d'une nouvelle branche de la science, aujourd'hui connue sous le nom de séro-anthropologie.
Novembre 1918 : La Pologne retrouve son indépendance et a besoin de personnes instruites. Le couple Hirszfeld commença bientôt à envisager de retourner en Pologne. Ludwik y tenait particulièrement, arguant que « l’on a un passé et un avenir dans sa patrie, tandis qu’à l’étranger, on n’a que le présent ». Bien que sceptique, Hanna s’est pliée aux souhaits de son mari. Elle a toujours pensé que « c’est celui qui s’en soucie le plus qui décide ».

Le couple est arrivé en Pologne fin 1919 et s’est installé à Varsovie. C’est là que va naître Maria, leur unique enfant, le 12 août 1920. Ludwik se convertit au christianisme. Après avoir été baptisé, il se marie religieusement avec Hanna dans une église catholique. Il a toujours expliqué cette démarche par le fait que le catholicisme étant la religion de la Pologne, il devait se convertir s'il voulait pleinement s'identifier au pays. On ne sait pas exactement dans quelle mesure il sera catholique pratiquant…

Il va diriger l'Institut national d'hygiène, qui est en train de devenir l'une des institutions les plus respectées d'Europe. Il enseigne à l'Université de Varsovie, où il obtient à nouveau son habilitation en 1926, cette fois en bactériologie. Il est reconnu dans le monde entier et donne des conférences sur l'hygiène lors de congrès scientifiques internationaux. Il avoue qu'il « déteste les réunions qui s'éternisent après la vie, comme les fiacres après un enterrement ».

À l’Institut national d’hygiène de Varsovie

Expert judiciaire lors du procès Gorgonowa

Il poursuivra ses recherches sur les groupes sanguins et participera, en tant qu'expert, au procès de la plus célèbre affaire judiciaire des années 1930 qui a secoué la Pologne de l'entre-deux-guerres : l'affaire Gorgonowa (suspectée du meurtre de la fille de son amant). Il remet en cause, dans une certaine mesure, les conclusions des experts, ce qui choque le pays. Dans ses mémoires, il se plaint de connaître la popularité d’une diva d’opérette.

Il organise des centres de don de sang. Grâce à cela, la Pologne est le premier pays en Europe à réglementer les questions juridiques liées aux donneurs de sang. Il fut rédacteur de la revue « Medycyna Doświadczalna i Społeczna » (Médecine expérimentale et sociale) et cofondateur du « Warszawskie Czasopismo Lekarskie » (Journal médical de Varsovie).

L'histoire d'une vie, parue en 1946

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, Hirszfeld est renvoyé par l’occupant allemand de l'Institut d'hygiène en raison de ses origines juives. En février 1941, lui et sa famille furent envoyés dans le ghetto de Varsovie. Postée à l’entrée, une sentinelle allemande inspecta sa valise et y trouva un livre écrit par Hirszfeld en allemand. Celui-ci expliqua qu’il avait rédigé cet ouvrage en tant que scientifique employé par le gouvernement allemand. Le soldat répondit : « Mais maintenant, vous n’êtes plus qu’un Juif. » Derrière les murs, Ludwik installe un laboratoire et donne des cours et des conférences sur les maladies infectieuses. Il soigne les patients atteints du typhus avec un vaccin introduit en contrebande. Il aura enseigné la bactériologie et bien d'autres matières à plus de 500 étudiants, mais seuls 50 d'entre eux vont survivre à la guerre…

En juillet 1942, la famille s'enfuit du côté aryen. Elle se cache, entre autres, à Stara Miłosna, dans la banlieue de la capitale et ensuite dans le village de Lipka, en Mazovie. En janvier 1943, la fille unique du couple, Maria, décède à Kocina, dans la voïvodie de Sainte-Croix. Elle avait 23 ans. Elle sera enterrée sous le faux nom de Maria Halecka. C’est durant cette époque que Ludwik écrit une autobiographie, qui sera publiée après la guerre et depuis rééditée plusieurs fois. « L’histoire d’une vie » sera plus tard publiée en anglais (2010) et en allemand (2018).Le couple finira par atteindre le sud de la Pologne, où il trouve refuge dans des familles de propriétaires terriens.

Quand les armées soviétiques entrèrent en Pologne en 1944, Hirszfeld se rendit à Lublin, où le Comité polonais de libération nationale (qui faisait office de gouvernement provisoire) avait été établi. Il va participer à la création de la Faculté de médecine, d'abord à la nouvelle Université Maria Curie-Skłodowska de Lublin, puis en 1945 à l'Université de Wrocław. Il reçoit une invitation de l'Institut Rockefeller, mais après quelques conférences aux États-Unis en 1946, il revient pour reconstruire le pays.
En 1950, il a été nominé pour le prix Nobel pour avoir expliqué le phénomène de conflit sérologique entre la mère et le fœtus (il détermine également le facteur Rh). Le comité Nobel ne va cependant pas décider de reconnaître un scientifique dont les recherches sauvent pourtant la vie de nombreux nouveau-nés.

En 1954, Hirszfeld devint directeur du premier institut médical placé sous l'égide de l'Académie polonaise des sciences, l'Institut d'immunologie et de thérapie expérimentale. Il fonda également à Wrocław un centre de recherche sur la pathologie de la grossesse.

À Wrocław avec ses étudiants

Ludwik et Anna

En attendant, la situation politique en Pologne allait de mal en pis, alors que le Parti communiste resserrait son emprise sur la population polonaise et la communauté scientifique.

Les études de Ludwik sur la fréquence des groupes sanguins vont susciter des controverses auprès des scientifiques soviétiques en visite, qui y voyaient « une insulte à la nation russe », car ils n’acceptaient pas le fait qu’il écrive que la fréquence du groupe sanguin B était assez élevée chez les Russes, tout comme chez les personnes d'origine asiatique… Le couple Hirszfeld résistera aux pressions exercées par les autorités et n’adhérera jamais au Parti communiste, ce qui était inhabituel à l’époque, surtout parmi les scientifiques de renom, mais cette indépendance a eu un prix…

Ludwik Hirszfeld estimait que la seule forme d’immortalité qui mérite d’être recherchée est la bonté humaine. Il est mort d'une crise cardiaque le 7 mars 1954. Il a été inhumé au cimetière Saint-Laurent de Wrocław. Hanna décédera le 20 février 1964 et sera inhumée à côté de son mari.

Je ne mourrai pas entièrement…

Buste de Ludwik Hirszfeld à Belgrade (Serbie)

1928

1934

2010