HELENA SPARROW

20/07/2026

Depuis 1889, la Tour Eiffel rend hommage aux sciences, au progrès et aux techniques à travers l’inscription en lettres d’or de 72 noms d’hommes scientifiques français sur le pourtour de son premier étage. Prochainement, 72 femmes scientifiques seront également honorées par l’inscription de leurs noms sur le monument le plus célèbre de Paris. Le nom d’Hélène Sparrow est sur la liste !

Voici le portrait de cette femme médecin et microbiologiste franco-polonaise considérée comme l'une des grandes figures oubliées de l'histoire de la santé publique.


Helena Sparrow est née le 5 juin 1891 à Bohusław, près de Kiev, alors dans l’Empire russe, aujourd’hui en Ukraine. Elle tient ce nom à consonance étrangère de son père Leopold, descendant de William Sparrow, un architecte britannique célèbre à la cour du tsar, qui a conçu de nombreux bâtiments à Saint-Pétersbourg et à Moscou. Sa mère, Hanna née Stefańska, était la fille d’un médecin polonais, le Dr Sas-Stefański. Helena a grandi dans un milieu cultivé, notamment grâce à sa mère, écrivaine et patriote engagée pour la Pologne, pays sous domination russe depuis près d’un siècle. À partir de 1909, Helena va étudier la médecine à l’Université impériale Saint-Vladimir de Kiev, qui venait tout juste d’ouvrir ses portes aux femmes, et va obtenir son diplôme de docteur en médecine avec mention en 1915. À 24 ans, elle est envoyée sur le front russo-allemand de la Première Guerre mondiale où elle s’occupera de la prévention et de la lutte contre des maladies infectieuses (choléra, typhus exanthématique, fièvre récurrente, dysenterie et variole) qui, les antibiotiques étant encore inconnus, décimaient l’armée russe dans les tranchées bien plus que les balles ennemies. Même pour Lénine, les armées blanches n’étaient pas l’adversaire le plus dangereux. Il aurait dit : “Soit les poux feront succomber le socialisme, soit le socialisme fera succomber les poux”. Ces maladies étaient évidemment favorisées par l'absence de mesures d'hygiène élémentaires et par les destructions et les déplacements de militaires et de civils. On peut affirmer que ce premier contact dangereux avec ces diverses maladies infectieuses façonnera les intérêts scientifiques d’Helena Sparrow pour toute sa vie. Dans cet univers dantesque, la jeune femme fait la connaissance, au cours d’une mission, du docteur Robert von Kügelgen, un baron balte qui sert lui aussi dans l’armée tsariste. Helena l’épousera finalement en 1917 et se retirera avec lui à Tartu en Estonie l’année suivante. Elle ne travaillera que quelque temps à la clinique universitaire car, inquiète pour sa famille restée à Kiev alors qu’a éclaté une guerre civile d’une grande violence en Russie, elle va décider de la rejoindre, n’hésitant pas à quitter son mari ! De cette union, survécut une fille, Marie Bogna, leur enfant unique qui sera élevée seule par sa mère.

À Kiev, Helena travaillera comme assistante à l’Institut de bactériologie sous la direction du professeur Lindeman (plus tard professeur à la Faculté de médecine vétérinaire à Varsovie), et s’initiera ainsi à cette spécialité médicale, qu’elle conservera tout au long de sa carrière. Les combats se rapprochant de Kiev, elle décide de rejoindre l’armée polonaise, qui quittait la ville après une brève occupation, et de s’installer définitivement à Varsovie, dans une Pologne nouvellement indépendante. C’est là qu’elle travaillera entre 1920 et 1933. Elle était employée à l’Institut national d’épidémiologie (plus tard Institut national d’hygiène) où, aux côtés du professeur Ludwik Rajchman (médecin et bactériologiste polonais considéré comme le fondateur de l’UNICEF - il en aura été le premier président entre 1946 et 1950), elle menait des recherches sur les systèmes de vaccination et coordonnait les programmes de vaccination et de prévention des maladies infectieuses.

En 1921, Helena commet un acte qui va marquer les esprits de l’époque. Elle décide de mettre au point son propre vaccin. Elle infecte un cobaye de laboratoire à 33 reprises avec la bactérie du typhus afin d'en réduire la nocivité et d'en faire un produit vaccinal. Pour vérifier si la préparation qu’elle a réalisée atténuait l’agent responsable du typhus, elle se l’injecte en secret… et le mal terrible va se déclarer. Elle échappera de peu à la mort… Cet épisode a confirmé qu'elle comptait parmi les esprits les plus déterminés et les plus brillants du domaine de la microbiologie appliquée !

En 1922, dans le but d’endiguer le flux constant d’épidémies en provenance de Russie, il est décidé de mettre en place un cordon sanitaire à la frontière orientale de la Pologne. Helena se voit confier la tâche d’organiser les quatre laboratoires de cette chaîne de sécurité. Elle collabore avec le professeur Rudolf Weigl qui avait mis au point un élevage de poux dans son laboratoire de Lwów, situé près de la frontière russe, qui lui permettra de fabriquer un vaccin contre le typhus à partir d'intestins de poux infectés ! Vaccin considéré à l’époque comme donnant les meilleurs résultats…

En 1923, après avoir fait homologuer son diplôme de docteur en médecine à l’Université de Poznań, elle obtient une bourse de la Société des Nations pour étudier à l'Institut Pasteur en France, haut lieu de la recherche en bactériologie. À Lille, elle assiste aux premières préparations du BCG par Calmette et Guérin. Elle part ensuite à Bruxelles, à Strasbourg, puis à l’Institut Pasteur de Paris où elle suit le cours de microbiologie. Plus tard, elle se retrouve à l’Institut Pasteur de Tunis où elle est formée par celui qui deviendra son mentor : Charles Nicolle, prix Nobel de médecine 1928 pour ses découvertes sur le typhus. Là-bas, elle introduit la technique d’élevage de poux qui n’acceptent que le sang humain. Cet élevage de poux de l'Institut Pasteur de Tunis permettra des avancées importantes sur le typhus et la fièvre récurrente.

En 1925, malgré les efforts de l’Institut d’hygiène, une épidémie de scarlatine balaye la Pologne. Rentrée au pays, Helena reçoit l’aide du médecin français Robert Debré, un pédiatre parisien (père de l'homme politique Michel Debré) qui avait été mandaté par la Société des Nations pour aider à lutter contre cette maladie infectieuse. À son arrivée, Robert Debré fut immédiatement séduit par la personnalité de la jeune femme. Tous deux vont réussir à endiguer l'épidémie de scarlatine.

Avec Charles Nicolle au Mexique

En 1928, elle obtient son doctorat en biologie après avoir soutenu une thèse intitulée : « Problèmes liés à la vaccination contre le typhus transmis par les poux ». Elle sera ensuite nommée professeure agrégée à l'université de Varsovie, où elle occupera la chaire de bactériologie. Elle organisera des cours avancés dans cette spécialité médicale afin de former les futurs médecins polonais, puis elle reprendra son combat contre le typhus en 1931, ce qui l'amènera à partir étudier cette maladie avec Charles Nicolle au Mexique et au Guatemala. En 1933, ce dernier la rappelle à l’Institut Pasteur de Tunisie. Helena va s’installer définitivement à Tunis et prendre la nationalité française, après avoir épousé un ingénieur agronome, Philippe Germa, importateur de nouvelles cultures dans les pays du Maghreb. La même année, elle sera nommée directrice du laboratoire de l’Institut Pasteur de Tunis, poste qu’elle occupera jusqu’à sa retraite en 1960.

La première année d’Hélène Sparrow-Germa à Tunis a failli lui coûter la vie. Mordue par un singe de laboratoire, la jeune microbiologiste a souffert de gangrène et est restée entre la vie et la mort pendant plus d’un mois…

À la fin des années 1930, l’objectif principal d’Hélène Sparrow-Germa était de mettre au point un nouveau vaccin contre le typhus, plus facile à produire. À la mort de Charles Nicolle en 1939, la direction de l’Institut Pasteur de Tunis fut reprise par l’un de ses proches, le Dr Paul Durand. Hélène travailla avec lui, parallèlement aux recherches menées à l’Institut Pasteur de Paris par Paul Giroud. Elle menait des recherches sur des souris et des rats et, en collaboration avec le Dr Durand, elle mettra au point en 1939 un vaccin contre le typhus exanthématique. Au même moment, la Pologne fut occupée pour la énième fois par l’Allemagne et la Russie en septembre 1939. La microbiologiste se retrouva une fois de plus prise dans la guerre…

Hélène décidera de ne pas partir. Placée sous protectorat français depuis 1881, la Tunisie passa sous le contrôle du gouvernement collaborationniste de Philippe Pétain à Vichy en 1940. Le pays fut relativement épargné par les horreurs de la guerre. La création du vaccin antityphique Durand-Giroud-Sparrow permettra de produire 7 millions de doses que l’armée allemande convoitera évidemment… Sans grand succès.

Son mari ayant été mobilisé en Algérie, Hélène cachera chez elle des déserteurs polonais de l'armée allemande ainsi que des membres de la Résistance française et des réfugiés français (dont André Gide)… assumant ainsi pleinement sa double nationalité. Pour les plus démunis et les émigrés, elle achètera au cimetière situé à la périphérie de la ville de Tunis un grand monument funéraire où reposeront de nombreux Polonais. Le 1er janvier 1943, de nouveau, elle échappera de peu à la mort : une bombe s’est abattue sur sa maison, s’enfonçant dans le sol sans exploser !

Après la guerre, elle s'est engagée dans la recherche et le développement de vaccins améliorés contre la tuberculose. En 1949, elle a organisé le premier programme de vaccination contre la tuberculose en Tunisie et, à l'Institut Pasteur de Tunis, elle a formé des médecins à la prévention des épidémies de maladies infectieuses. À partir de 1955, elle est chargée des travaux sur la fièvre récurrente en Éthiopie pour l’Organisation mondiale de la Santé. Au cours d'une de ses missions, en 1958 elle transportera des poux vivants sur elle-même…

En 1962, elle s’installa en Corse pour rejoindre son mari qui, exproprié en 1956 après l’indépendance de la Tunisie et menacé d’arrestation, s’était enfui du pays. Gravement malade et affaiblie par une longue vie consacrée à la science, Hélène Sparrow-Germa décède le 13 novembre 1970 à San Martino di Lota, près de Bastia.

Elle a publié 109 travaux scientifiques dans les domaines de l’épidémiologie et de la bactériologie, et ses activités d’organisation ainsi que ses recherches sur les vaccins ont sauvé des milliers de personnes menacées par ces maladies dans les conditions difficiles de l’entre-deux-guerres et de l’après-guerre, que ce soit en Europe, en Afrique et sur le continent américain.

Hélène Sparrow fait partie de ces personnes qui ont su réaliser dans leur vie l’union spirituelle entre la Pologne et la France. Sans aucune contradiction entre son amour pour sa patrie et son affection pour son pays d’adoption !